vendredi 20 mai 2016

Les émotions et les VEO : Pourquoi les enfants frappés frappent à leur tour leurs enfants une fois adultes ? 1ère partie








Petit récap des articles sur les émotions :
Qu'est-ce qu'une émotion et quelles sont les émotions de base ?
Qu'est-ce qu'une émotion parasite ?
L'importance d'écouter les émotions pour mieux les comprendre et les maitriser
J'avais aussi écrit un article où j'expliquais pourquoi il est si difficile de ne pas frapper nos enfants.

Dans cet article en 2 parties, nous allons voir plus en détail pourquoi nous refoulons nos émotions, quels en sont les dangers et pourquoi des enfants frappés frappent à leur tour leurs enfants quand ils deviennent parents.

« Des fessées, j’en ai eu, je n’en suis pas mort » « J'ai reçu des fessées et ça ne m'a pas traumatisé », « Je remercie mes parents de m'avoir frappé, car sinon, je ne sais pas ce que je serai devenu », « une fessée bien méritée n’a jamais fait de mal à personne ». Qui n'a jamais entendu ces phrases ? Peut-être même parmi vous, certains les ont déjà prononcé... Peut-être que mes articles sur les effets néfastes des violences éducatives sur le corps et le cerveau et sur la santé et le psychisme vous ont convaincus de ne pas les reproduire sur vos enfants.
Peut-être pas... Dans ce cas, j'espère que mes articles sur les émotions vous aideront sur le long chemin de la bienveillance envers vous-même pour l'être ensuite avec vos enfants.

Bien sur que non, une fessée n’est jamais méritée.
Bien sur que si ça fait mal à la personne qui la reçoit (même si ça ne fait pas mal physiquement, ça fait au moins mal psychologiquement, l’enfant se sent vraiment humilié, rabaissé, il croit que ses parents ne l'aiment plus ou assimile l'amour à la violence).
Bien sur que si des coups peuvent tuer des enfants (2 par jour en France, je le rappelle).
Bien sur que non nous ne sommes pas devenu ce que nous sommes devenu GRACE aux fessées mais MALGRE les fessées reçues (ou à cause ! ).

Dans le fond, nous le savons tous. Mais tout le monde ne le reconnaît pas. Pourquoi ? Parce que ces personnes sont dans le déni. Pourquoi ? Parce que les souvenirs des coups reçus sont trop douloureux pour eux et le déni est une façon de se protéger.

Avant de voir en détail pourquoi les enfants frappés frappent à leur tour leurs enfants une fois adultes, nous allons d'abord regarder pourquoi nous refoulons nos émotions et les dangers que cela entraîne.

Pourquoi nous refoulons nos émotions ?

Parce que c'est ce qu'on nous apprend dès notre plus jeune âge, parfois même dès notre naissance ! On laisse le bébé pleurer pour « qu’il fasse ses poumons » ou ses nuits (ou plutôt, pour que les parents dorment !), on demande aux enfants de ne pas faire de «caprices» quand ils veulent boire dans un autre verre que celui qu’on leur propose, on insiste pour qu’ils mettent tel pantalon et non celui qu’ils veulent…. « Tout au long de sa vie d’enfant, on lui demandera de se conformer aux exigences des adultes, et lorsqu’il manifestera son mécontentement, on le fera taire. Il apprendra vite qu’il n’est pas en droit de répondre à ses parents, ou de leur poser des questions trop pertinentes. Réduits à l’obéissance, ces enfants feront des adultes qui ne savent plus se poser des questions parce qu’on leur aura toujours donné les réponses sans leur laisser le temps ou la permission d’explorer et de se sentir par eux-mêmes. » écrit Isabelle Filliozat dans L'intelligence du coeur: Confiance en soi, créativité, relations, autonomie
« Les émotions font peur parce qu’elles nous confrontent à une réalité qu’on préfèrerait ne pas voir, elles nous obligent à la vérité. » écrit-elle encore. Quel enfant ne s'est pas vu interdire d'être en colère contre ses parents qui l'ont frappé car « c'est pour ton bien, tu me remercieras plus tard » ?!

Quel enfant ne s'est pas vu interdire d'être triste parce qu'il y a plus malheureux que lui ?! Accepter les émotions de nos enfants revient à accepter ce qu'on n'a pas eu enfant (l'attention et l'amour de nos parents, le respect de soi-même et de nos besoins...) et c'est inconcevable pour beaucoup de parents.

Dans le dernier numéro du magazine « Peps » consacré aux colères (le n°14), Catherine Dumonteil-Kremer explique elle aussi dans l'article « Mémoire traumatique : mode d’emploi » : « Les neurosciences assimilent aujourd’hui à des traumatismes toutes les situations que nous avons vécues enfant et qui mettaient en jeu notre survie physique ou psychique. Parfois violentes, dégradantes et incohérentes, elles ne pouvaient en aucun cas être analysées par notre cerveau supérieur.

Comment comprendre en effet que la personne en qui nous avons le plus confiance nous fasse mal, ne réponde pas à nos besoins, nous terrorise ? Le bébé qui attend seul d’être nourri, qui pleure et qui reste dans cette solitude désespérante sans pouvoir mettre un terme à sa souffrance vit une situation traumatisante.

Pour survivre à ces événements, le cerveau déclenche des sécrétions d’adrénaline et de cortisol, qui préparent en général l’individu à réunir ses forces pour gérer la situation. Mais quand cette dernière ne peut pas être analysée, ces sécrétions peuvent être trop importantes et mettre en péril la vie de l’individu. Le cerveau se retrouve en survoltage et il faut en quelque sorte disjoncter le système.

Dans ce cerveau littéralement « en panne », seule l’amygdale (siège de la mémoire émotionnelle dite implicite, c’est-à-dire non consciente) est activée. Le traumatisme y est stocké. Certains appellent « refoulement » ce processus. Sans lui, la réalité aurait été invivable, puisque personne ne venait à notre secours. Le problème de l’amygdale, qui au bout du compte a stocké toutes les situations non intégrées de notre enfance, c’est qu’elle se réactive à chaque fois qu’elle rencontre un élément qui lui rappelle la situation traumatisante passée. Un adulte qui, enfant, a été battu dan une pièce aux rideaux rouges, se sentira mal à l’aise avec la couleur rouge, sans vraiment comprendre ce qui se passe en lui. »

Les dangers du refoulement des émotions

Je cite Isabelle Filliozat dans son livre Que se passe -t-il en moi ?: Mieux vivre ses émotions au quotidien : « La répression des émotions sert l’injustice et non la justice. Elle favorise les jeux de pouvoir, alimente les violences… (...) Les émotions deviennent destructrices quand elles ne peuvent être vécues, exprimées, entendues. Elles détériorent nos relations quand elles sont des projections de blessures d’antan, fantômes du passé faisant irruption dans le présent. Elles sont mauvaises conseillères quand elles se travestissent. Elles sapent nos compétences quand elles s’entremêlent. (…) »

Quand nos émotions sont niées, refusées, ridiculisées, le lien entre événement extérieur et vécu interne est rompu. Nous ne comprenons plus nos propres réactions ni celles d’autrui.
« Nous nous croyons différent des autres, seul à ressentir cet émoi. Nous voyons donc les autres différents de nous (...) C’est ainsi que s’installe la peur de l’autre. » dit Isabelle Filliozat dans Que se passe -t-il en moi ?: Mieux vivre ses émotions au quotidien

Dans Au coeur des émotions de l'enfant, Isabelle Filliozat explique également que la répression des pulsions, loin de servir la vie en collectivité, augmente la violence car réprimer n'est pas maîtriser nos émotions. Freud aussi disait que devenir conscient de ses pulsions destructrices, loin de nous rendre destructeurs, permettait de se reconstruire.

J'ai déjà expliqué ici comment les colères réprimées peuvent se transformer en violence contre soi-même ou contre les autres. Une colère refoulée peut aussi se transformer en dépression.
Une tristesse qui ne peut être pleurée va restée bloquée des années et peut elle aussi se transformer en dépression ou en violence.

La dépression, ou « dé-pression, c'est le contraire de l'ex-pression. L'énergie vitale est enfermée. La colère, ex-pression de la frustration, du manque, de la blessure, est réprimée. Plus la colère s'ex-prime, plus la dé-prime s'allège » écrit Isabelle Filliozat dans Au coeur des émotions de l'enfant

De même pour les enfants dont on méprise systématiquement leurs peurs, ils ne deviendront pas des adultes ouverts ni courageux. Certains peuvent devenir téméraires, à leurs risques et périls car ils n'auront pas appris la notion de danger. Mais d'autres vont aussi rester effacés toute leur vie, réprimant plus ou moins leurs angoisses avec des substances plus ou moins légales.

Alice Miller explique elle aussi comment le refoulement de la violence subie durant l'enfance se transforme plus tard en violence contre soi ou les autres dans son livre C'est pour ton bien : Racines de la violence dans l'éducation de l'enfant : « Quand on éduque un enfant, il apprend à éduquer. (…) Quand on le gronde, il apprend à gronder, quand on se moque de lui, il apprend à se moquer, quand on l'humilie, il apprend à humilier, quand on tue son intériorité, il apprend à tuer. Il n'a alors plus qu'à choisir qui tuer : lui-même, les autres, ou les deux ». Alice Miller s'appuie également sur les histoires vraies de Christiane F. qui a écrit sa biographie dans Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée..., d'Hitler et de Jürgen Bartsch (qui a commis des meurtres sur plusieurs enfants) pour expliquer les dangers de la violence éducative et de l'interdiction d'exprimer sa colère contre ses parents durant l'enfance.

Nous verrons d'ailleurs plus en détails dans le prochain article comment le refoulement des émotions des enfants frappés fait, qu'une fois parents, ils frappent eux aussi leurs enfants.

Pour aller plus loin, voici quelques livres qui parlent du refoulement des émotions et de leurs conséquences :
Au coeur des émotions de l'enfant d'Isabelle Filliozat
Il n'y a pas de parent parfait: L'histoire de nos enfants commence par la nôtre d'Isabelle Filliozat
L'intelligence du coeur: Confiance en soi, créativité, relations, autonomie d'Isabelle Filliozat
Que se passe -t-il en moi ?: Mieux vivre ses émotions au quotidien d'Isabelle Filliozat
Cahier de travaux pratiques pour apprendre à gérer ses émotions d'Isabelle Filliozat
C'est pour ton bien : Racines de la violence dans l'éducation de l'enfant d'Alice Miller
Le drame de l'enfant doué : A la recherche du vrai Soi d'Alice Miller (contrairement à ce que peut faire penser le titre, ce livre ne parle pas des enfants surdoués ou précoces mais bien de la violence éducative).