lundi 23 mai 2016

Les émotions et les VEO : Pourquoi les enfants frappés frappent à leur tour leurs enfants une fois adultes ? 2ème partie








Cet article est la suite de celui-ci où j’expliquais pourquoi on refoule nos émotions et quels en sont les dangers. Dans cette 2ème partie, nous allons voir plus en détail pourquoi ce refoulement nous amène à frapper nos enfants.
Isabelle Filliozat explique dans son livre Il n'y a pas de parent parfait: L'histoire de nos enfants commence par la nôtre le mécanisme de l' « identification à l'agresseur » :
lorsqu'un enfant reçoit une gifle, dans son souvenir inconscient, il y a l'enfant tel qu'il est avec ses sentiments et il y a son parent avec ses comportements. L'enfant a alors deux choix : soit s'identifier à l'enfant qui reçoit la gifle, soit au parent qui la donne. Le cerveau de l'enfant choisit le comportement le moins douloureux pour lui. « Tant que nos souffrances d'enfant ne sont pas mises au jour et guéries, notre cerveau ne veut pas prendre le risque de les réveiller, il nous « protège » de l'irruption de nos rages, terreurs, désespoirs d'enfant en choisissant de répéter le comportement vu, d'autant qu'il y a de bonnes chances pour qu'il ait été codé comme « juste et bon » par nos parents. Et c'est ainsi que nous répétons les comportements de nos parents. Cela avec bonne conscience ou à notre grand désespoir ».

Alice Miller aussi, dans C'est pour ton bien : Racines de la violence dans l'éducation de l'enfant, explique pourquoi les enfants frappés frappent à leur tour leurs enfants une fois devenus adultes :
« Ma conviction de la nocivité de l’éducation repose sur les constations suivantes :
Tous les conseils pour l’éducation des enfants trahissent plus ou moins nettement des besoins de l’adulte, nombreux et divers, dont la satisfaction n’est pas nécessaire au développement de l’enfant et de ce qu’il y a de vivant en lui, et par surcroît l’entrave. Cela vaut même pour les cas où l’adulte est sincèrement persuadé d’agir dans l’intérêt de l’enfant.

Parmi ces besoins, il faut compter : premièrement, le besoin inconscient de reporter sur un autre les humiliations que l’on a soi-même subies dans le passé ; deuxièmement, le besoin de trouver un exutoire aux affects refoulés ; troisièmement, celui de posséder un objet vivant disponible et manipulable ; quatrièmement, celui de conserver sa propre défense, c’est-à-dire de préserver l’idéalisation de sa propre enfance et de ses propres parents, dans la mesure où la valeur de ses propres principes d’éducation doit confirmer celle des principes parentaux ; cinquièmement, la peur de la liberté ; sixièmement, la peur de la réémergence du refoulé que l’on retrouve chez son propre enfant et qu’il faut à nouveau combattre chez lui, après l’avoir tué en soi ; septièmement et pour finir, la vengeance pour les souffrances endurées. »

Elle ajoute plus loin :
« Les principales étapes de la vie de la plupart des êtres consistent à :
  1. subir dans sa petite enfance des offenses que personne ne considère comme telles ;
  2. ne pas réagir à la douleur par la colère ;
  3. manifester de la reconnaissance pour ces prétendus bienfaits ;
  4. tout oublier ;
  5. à l’âge adulte, décharger sur les autres la colère que l’on a accumulée ou la retourner contre soi-même.
La plus grande cruauté que l’on inflige aux enfants réside dans le fait qu’on leur interdit d’exprimer leur colère ou leur souffrance, sous peine de perdre l’amour et l’affection de leurs parents. Cette colère de la petite enfance s’accumule donc dans l’inconscient, et comme elle représente dans le fond un très sain potentiel d’énergie vitale, il faut que le sujet dépense une énergie égale pour le maintenir refoulé. Il n’est pas rare que l’éducation qui a réussi à étouffer le vivant, pour épargner les parents, conduise au suicide ou à un degré de toxicomanie qui équivaut à un suicide. »

Dans Le drame de l'enfant doué : A la recherche du vrai Soi, Alice Miller explique les racines de la violence :
« Depuis quelques années, il est scientifiquement prouvé que les effets dévastateurs des traumatismes infligés à l'enfant se répercutent inévitablement sur la société. Cette vérité concerne chaque individu pris isolément et devrait – si elle était suffisamment connue – conduire à modifier fondamentalement notre société, et surtout à nous libérer de l'escalade aveugle de la violence. Les points suivants voudraient préciser cette thèse :
1. Tout enfant vient au monde pour s'épanouir, se développer, aimer, exprimer ses besoins et ses sentiments.
2. Pour s'épanouir, l'enfant a besoin du respect et de la protection des adultes, qui le prennent au sérieux, l'aiment et l'aident à s'orienter.
3. Lorsque l'enfant est exploité pour satisfaire les besoins de l'adulte, lorsqu'il est battu, puni, manipulé, négligé, qu'on abuse de lui et qu'on le trompe, sans que jamais un témoin n'intervienne, son intégrité subit une blessure inguérissable.
4. La réaction normale à sa blessure serait la colère et la douleur. Mais, dans la solitude, l'expérience de la douleur lui serait insupportable, et la colère lui est interdite. Il n'a d'autre solution que de réprimer ses sentiments, de refouler le souvenir du traumatisme et d'idéaliser ses agresseurs. Plus tard, il ne sait plus ce qu'on lui a fait.
5. Ces sentiments de colère, d'impuissance, de désespoir, de nostalgie, d'angoisse et de douleur, coupés de leur véritable origine, trouvent malgré tout à s'exprimer au travers d'actes destructeurs, dirigés contre les autres (criminalité, génocides) ou contre soi-même (toxicomanie, alcoolisme, prostitution, troubles psychiques, suicides).
6. Devenu parent, on prend souvent pour victime ses propres enfants, qui ont une fonction de bouc émissaire : persécution pleinement légitimée par notre société, où elle jouit même d'un certains prestige dès lors qu'elle se pare du titre d'éducation. Le drame, c'est que le père ou la mère maltraite son enfant pour ne pas ressentir ce que lui ont fait ses propres parents. Les racines de la future violence sont alors en place.
7. Pour qu'un enfant maltraité ne devienne ni criminel ni malade mental, il faut qu'il rencontre au moins une fois dans sa vie quelqu'un qui sache pertinemment que ce n'est pas lui, mais son entourage qui est malade. C'est dans cette mesure que la lucidité ou l'absence de lucidité de la société peut aider à sauver la vie ou contribuer à la détruire. Ce sera la responsabilité du personnel d'assistance sociale, des thérapeutes, des enseignants, des psychiatres, des médecins, des fonctionnaires, des infirmiers.
8. Jusqu'à présent, la société a soutenu les adultes et accusé les victimes. Elle a été confrontée dans son aveuglement par des théories qui, parfaitement conformes aux théories de l'éducation de nos arrières-grands-parents, voient en l'enfant un être sournois, animé de mauvais instincts, fabulateur, qui agresse ses parents innocents ou les désirs sexuellement. La vérité, c'est que tout enfant a tendance à se sentir lui-même coupable de la cruauté de ses parents. Les aimant toujours, il les décharge ainsi de leur responsabilité.
9. Depuis quelques années seulement, l'application des nouvelles méthodes thérapeutiques a permis de prouver que les expériences traumatiques de l'enfance, refoulées, sont inscrites dans l'organisme, et qu'elles se répercutent inconsciemment sur la vie entière de l'individu. De plus, des ordinateurs qui ont enregistré les réactions de l'enfant dans le ventre de sa mère ont révélé que le bébé sent et apprend, dès le tout début de sa vie, la tendresse aussi bien que la cruauté.
10. Dans cette nouvelle optique, tout comportement absurde révèle sa logique jusqu'alors cachée, dès l'instant où les expériences traumatiques de l'enfance ne restent plus dans l'ombre.
11. Dès que nous serons sensibilisés aux traumatismes de l'enfance et à leurs effets, un terme sera mis à la perpétuation de la violence de génération en génération.
12. Les enfants dont l'intégrité n'a pas été atteinte, qui ont trouvé auprès de leurs parents la protection, le respect et la sincérité dont ils avaient besoin, seront des adolescents et des adultes intelligents, sensibles, compréhensifs et ouverts. Ils aimeront la vie et n'éprouveront pas le besoin de porter tort aux autres ni à eux-mêmes, encore moins de se suicider. Ils utiliseront leur force uniquement pour se défendre. Ils seront tout naturellement portés à respecter et à protéger les plus faibles, et par conséquent leurs propres enfants, parce qu'ils auront eux-mêmes fait l'expérience de ce respect et de cette protection, et que c'est ce souvenir-là, et non celui de la cruauté, qui sera inscrit en eux. »

J'ai déjà écrit des articles sur ce que deviennent les adolescents quand ils ont été éduqués dans la bienveillance : ici et ici.

En cherchant sur Internet, vous pouvez aussi retrouver des témoignages d’adultes qui ont été éduqués dans l’éducation bienveillante, notamment celui d’André Stern : http://www.miroir-mag.fr/61627-andre-stern-lenfant-na-pas-besoin-quon-lui-fixe-de-limite/

Ne pas juger les parents mais les accompagner

« Condamner une mère qui bat son enfant et évacuer ainsi l’ensemble du problème est certes plus facile que de faire apparaître la vérité entière, mais c’est le singe d’une morale douteuse. Car notre impuissance morale isole encore davantage les parents qui maltraitent leurs bébés et elle accentue le drame qui les entraîne à cette violence. Ces parents éprouvent le besoin compulsif d’utiliser l’enfant comme soupape, précisément parce qu’ils ne peuvent pas comprendre leur propre drame. » dit Alice Miller dans C'est pour ton bien : Racines de la violence dans l'éducation de l'enfant

Effectivement, il ne s'agit pas de juger les parents qui en arrivent aux mains avec leurs enfants mais de les accompagner. Quand vous êtes témoin d’une scène de violence éducative, si le cœur (et le courage) vous en dit, ou si vous connaissez bien l’adulte et souhaitez l’aider, le meilleur moyen est de pratiquer l'écoute active (ça ne fonctionne pas qu’avec les enfants mais aussi avec les adultes). Vous pouvez engager la conversation en disant à l’adulte qui est en colère après son enfant «
Pas facile, hein » sur un ton compatissant, la personne peut alors s’ouvrir. Dans son livre Agathe et la fessée, Catherine Dumonteil-Kremer explique aussi qu’on peut aborder l’adulte en disant « Est-ce que vous avez besoin d’aide ? C’est difficile d’être parent, moi aussi ça m’arrive souvent de me mettre en colère, surtout quand je suis fatiguée »… et laisser la conversation s’engager…

Je vous remets une fois de plus le lien vers une publicité réalisée par la Fondation pour l’enfance pour lutter contre les violences éducatives car en 30 secondes, elle résume très bien les 2 parties de cet
article : https://www.youtube.com/watch?v=ZgAMczPxs60

Bien sur, tout cela n'est pas une fatalité, ce n'est pas parce qu'on a été frappé qu'on frappera nos enfants ni qu'on deviendra toxicomane et heureusement. Dans le prochain article, nous verrons qu'est-ce que l'enfant intérieur et comment le guérir pour briser le cercle vicieux de la violence éducative.

Pour aller plus loin, voici quelques livres qui parlent du refoulement des émotions et de leurs conséquences :
Au coeur des émotions de l'enfant d'Isabelle Filliozat
Il n'y a pas de parent parfait: L'histoire de nos enfants commence par la nôtre d'Isabelle Filliozat
L'intelligence du coeur: Confiance en soi, créativité, relations, autonomie d'Isabelle Filliozat
Que se passe -t-il en moi ?: Mieux vivre ses émotions au quotidien d'Isabelle Filliozat
Cahier de travaux pratiques pour apprendre à gérer ses émotions d'Isabelle Filliozat
C'est pour ton bien : Racines de la violence dans l'éducation de l'enfant d'Alice Miller
Le drame de l'enfant doué : A la recherche du vrai Soi d'Alice Miller (contrairement à ce que peut faire penser le titre, ce livre ne parle pas d'enfants surdoués ou précoces mais de la violence éducative).