samedi 4 mars 2017

Les préjugés sur l’éducation : « J’ai reçu des fessées et des gifles étant enfant et ça ne m’a pas traumatisé »






Ah oui, vraiment ?
On est très nombreux à croire qu’on n’a pas été traumatisé par les fessées et gifles reçues.
Alors je vais poser deux questions très simples :
Vous souvenez-vous des fessées, gifles ou autres violences corporelles reçues ?
Vous souvenez-vous de ce que vous avez alors ressenti exactement comme émotions ?
Réfléchissez bien…
Alors ? Vous vous en souvenez ?
Non ?

On est en effet très nombreux à savoir qu’on a reçu des fessées et des claques car nos parents nous l’ont dit. Mais on est vraiment très peu à s’en rappeler. Ou alors on s’en rappelle mais on ne se souvient pas de ce qu’on a ressenti : peur, colère, tristesse… On minimise nos émotions quand on ne les nie pas carrément. « Ca ne m’a pas traumatisé », « je n’en suis pas mort » entendons-nous souvent…
D’où nous viennent ces trous de mémoire ou ces dénis ?
Non, on n’a pas la maladie d’alzheimer, du moins, pas encore. Mais ces oublis ou minimisations de nos ressentis ont une raison.

Ces raisons, nous allons les voir dans cet article.

Je rappelle que Muriel Salmona est psychiatre, psychotraumatologue, chercheuse et formatrice en phychotraumatologie et en victimologie. Bref, elle va pouvoir bien nous éclairer sur les traumatismes causés par les violences subies durant notre enfance.
Attention, ce n’est pas facile de bien tout comprendre du premier coup. J’ai du relire certains passages de son livre plusieurs fois pour bien tout intégrer.
Si cet article est dur à lire, émotionnellement parlant, vous pouvez passer directement à la fin car il finit bien !!!

Lorsque notre cerveau détecte un danger, il sécrète les hormones du stress : du cortisol et de l’adrénaline. Ces hormones sont utiles car elles nous permettent de ressentir l’émotion de la peur. Face à un danger, notre cerveau archaïque va mettre en place des mécanismes de défense pour assurer notre survie : l’attaque, la fuite, et si ni l’un ni l’autre n’est possible, le figement.
Lorsqu’une personne est victime d’une agression ou de violences (que ce soit un adulte ou un enfant face à des adultes), notre cerveau va sécréter les hormones du stress, mais il est rarement possible dans ces cas-là d’attaquer ni de fuir, donc certaines parties de notre cerveau (le cortex frontal et l’hippocampe) vont se retrouver en état de sidération. Cette sidération empêche le contrôle et la modulation de la réponse émotionnelle et on se retrouve alors figé face à l’agresseur.
Le cerveau n’arrive plus à contrôler les sécrétions des hormones de stress. Cela peut entraîner un risque vital cardiologique et neurologique (la mort par excès de stress et de peur).

Pour échapper à la mort, le cerveau fait disjoncter le circuit émotionnel et empêche l’intégration de la mémoire. Un peu comme chez nous où, en cas d’une anomalie électrique, le compteur électrique disjoncte pour empêcher un incendie. Là, notre cerveau disjoncte pour arrêter le flot d’hormones de stress, qui ne peut plus être contrôlé par le cortex frontal et l’hippocampe qui sont en état de sidération, et qui pourrait entraîner notre mort.
Cette disjonction isole notre amygdale cérébrale, qui est responsable de la réponse émotionnelle, et stoppe la sécrétion d’adrénaline et de cortisol.
Mais cette disjonction, si elle nous permet de rester en vie, provoque un état de dissociation traumatique avec anesthésie émotionnelle et des troubles de la mémoire avec la mise en place d’une mémoire traumatique.

Normalement, quand on vit un évènement, il est intégré par l’hippocampe et il se transforme en mémoire autobiographique.
Là, du fait de la disjonction du circuit émotionnel et de l’isolation de l’amygdale, l’évènement est transformé en mémoire traumatique.

Ca va, vous suivez ? Alors, on continue.



L’état de dissociation traumatique avec anesthésie émotionnelle entraîne un sentiment d’étrangeté, de déconnexion, d’être spectateur de la situation.
Vous avez tous entendu parler des femmes victimes de viols qui racontent toutes qu’à un moment donné, elles ne ressentaient plus rien, comme si leur esprit avait quitté leur corps, comme si elles n’étaient plus la victime mais une spectatrice impuissance d’une scène de viol.
Les enfants ressentent la même chose lorsqu’ils sont victimes de violences. C’est le fameux « même pas mal ». Souvent, les parents disent « je lui donne des fessées et des gifles mais il n’est pas traumatisé, il dit « même pas mal » en rigolant » !

Muriel Salmona, qui est également formatrice auprès des magistrats, parle bien de ce problème du à la méconnaissance de la dissociation et de l’anesthésie émotionnelle. Lors des auditions, des victimes dissociées racontent les violences subies avec une telle indifférence, une telle froideur, un tel détachement, sans aucune émotion, que les juges se disent qu’elles n’ont pas l’air traumatisées et qu’elles ont l’air d’aller bien et donc classent l’affaire sans suite ! Ceci explique que 70% des plaines pour viols sont classées chez les majeurs et 60% chez les mineurs !



Concernant les enfants victimes de violences, cette sidération et anesthésie émotionnelle peuvent conduire les parents à croire que les coups sont une méthode efficace pour arrêter le comportement dérangeant de leurs enfants. En réalité, ce ne sont pas les coups qui sont efficaces pour arrêter un "caprice", mais l'enfant étant sidéré, il arrête son comportement tout de suite après avoir été frappé.
D'autres vont être amenés au contraire à frapper plus fort ou à hurler pour que l’enfant réagisse pour  qu'il pleure ou crie !
On comprend alors à quel point le risque est grand de basculer vers la maltraitance ou de donner le coup ou la punition de trop et de tuer l’enfant !
C’est également pour cela qu’aujourd’hui on ne se rappelle pas de la peur qu’on a ressenti quand nos parents nous frappaient ou nous criaient dessus et qu’on dit que ça ne nous a pas traumatisé. On est en fait dissocié et émotionnellement anesthésié.

Ca va, vous suivez toujours ?

Alors, j’en reviens à la mémoire traumatique qui s’est mise en place à la place d’une mémoire autobiographique.
Selon Muriel Salmona, la « mémoire traumatique est une mémoire émotionnelle non intégrée qui, au moindre lien rappelant les violences et leurs contextes, les fera revivre à l’identique à l’enfant victime, avec les mêmes émotions (le stress, la peur, la détresse, le désespoir, la honte, la culpabilité…) et les mêmes perceptions (douleurs et les cris, les phrases assassines, la haine et la colère du parent violent…), tandis que l’adulte violent revivra également la scène violente avec ses actes et ses émotions, ainsi que les réactions de l’enfant. »



Cette mémoire traumatique se déclenche dans des contextes de violences et créée alors un état de stress et de tension intolérable chez l’enfant ou l’adulte. C’est vraiment une torture ! Pour arrêter cette mémoire traumatique, on met en place des stratégies d’évitement ou de contrôle (on fuit les gens qui s’énervent en quittant la pièce dès que le ton monte, on envoie dans sa chambre un enfant dont les cris nous sont insupportables par exemple).
Mais quand ces stratégies ne sont pas possibles, on cherche alors soit à anesthésier cette mémoire traumatique (avec de l’alcool ou de la drogue) soit on refait à nouveau disjoncter le circuit émotionnel en provoquant un stress extrême, par des mises en danger (comme c’est le cas pour les adolescents qui ont des conduites dangereuses par exemple) ou en exerçant des violences contre soi ou contre autrui.

« C’est ainsi que le parent violent peut utiliser la violence contre ses enfants pour anesthésier une mémoire traumatique provenant de violences qu’il a lui-même déjà exercées contre eux ou contre son conjoint, de violences qu’il a subies dans sa propre enfance, mais également de violences qu’il a subies ou commises dans sa famille, au travail ou dans d’autres circonstances (délinquance, guerres, violences d’état, terrorismes, etc.). » écrit Muriel Salmona.

La violence engendre donc de la violence puisqu’on l’utilise pour anesthésier notre mémoire traumatique qui finit toujours par être redéclenchée…

Si le parent violent avec ses enfants ne se remet pas en question et ne fait pas un travail sur lui pour comprendre d’où lui vient sa mémoire traumatique, il continuera encore et encore à reproduire des violences sur ses enfants pour disjoncter et s’anesthésier.

L’enfant victime des violences sera de plus en plus traumatisé et de plus en plus envahi par la mémoire traumatique. « Quand sa mémoire traumatique se déclenchera, il pourra se figer et ne plus pouvoir bouger ; se mettre à paniquer, à trembler et à pleurer, à uriner sur lui, à se cacher (comme il avait réagi lors des violences précédentes) ; ou au contraire à hurler, à avoir des crises clastiques, à casser des objets, à se faire mal ou se mettre en danger, à injurier, à taper (comme l’adulte violent avait agi), en reproduisant le comportement de l’adulte violent, dans sa famille, mais également à la crèche, à l’école, lors d’activités sportives, sur lui-même, mais également sur des objets, sur d’autres enfants, sur des adultes ou sur des animaux. » écrit encore Muriel Salmona.

Je crois qu’on a tous déjà vu des enfants insupportables partout : chez eux avec leurs parents, à l’école, à la garderie, au sport… où tous les adultes disent « je n’en peux plus de ce gosse ! J’ai tout essayé, rien n’y fait ! C’est une vraie terreur ! Je ne sais plus quoi faire ! »…. Certains diront même « Il est mal élevé ! Les parents n’ont visiblement aucune autorité ! Ca serait mon gosse, il s’en serait déjà pris une et il se tiendrait mieux ! Il y a des claques qui se perdent ! »…
Sauf que les enfants qui sont des terreurs partout sont très certainement des enfants avec une mémoire traumatique qui a été déclenchée et des claques, ils en ont reçus bien de trop et c’est à cause de toutes les violences subies qu’ils sont « insupportables » partout !!!

« En dehors des accès de mémoire traumatique, l’enfant sera le plus souvent dissocié, anesthésié émotionnellement, dans l’incapacité de se défendre ou de réagir. L’enfant sera alors de plus en plus considéré comme un enfant difficile et s’opposant, ou comme un enfant paraissant indifférent, dans l’incapacité de ressentir ses émotions et de se défendre, avec un risque important de subir de nouvelles violences » selon Muriel Salmona.

Un cercle sans fin de violences finalement. Quand l’enfant n’est pas la victime de ses parents, il est le bourreau. Quand il n’est plus le bourreau, il est de nouveau une victime des adultes ou des autres enfants…



La mémoire traumatique se déclenche souvent à l’adolescence (d’où les conduites dangereuses à cet âge, les conduites addictives ou les violences envers soi-même : tentatives de suicide, scarifications…) mais aussi lors de changements importants (changement de statut, de travail, à la retraite, lors d’un déménagement…) ou lors de situations de stress émotionnels importants (examens, premiers entretiens d’embauche, mariage, naissance, divorce, deuil, chômage…).

Ca va ? Je ne vous ai pas trop déprimé…
Alors, on passe aux bonnes nouvelles !

Notre cerveau est malléable et ça, c’est une très bonne nouvelle, ça veut dire que peu importe ce qu’on a vécu dans le passé, on peut en guérir. Il n’y a pas de fatalité !
Il est possible de transformer notre mémoire traumatique en mémoire autobiographique pour mettre fin à toutes ces violences envers soi-même ou les autres !
Psychothérapie, programme de formation tel que « Les clés du passé » de Noémie de Saint-Sernin "Les clefs du passé" de Noémie de Saint-Sernin, atelier sur la gestion des émotions, EMDR… A chacun de trouver la méthode qui lui paraîtra la plus efficace.
N’hésitez pas à consulter un psy près de chez vous et il pourra vous réorienter vers le professionnel qui sera plus à même de vous aider.

Alors j’ai parlé dans cet article de la dissociation, de l’anesthésie émotionnelle et de la mémoire traumatique mais j’ai déjà parlé dans d’autres articles des maladies (le « mal a dit ») qu’entraînent les violences subies :

Je vous invite par ailleurs à lire ou à relire mes autres articles sur la transmission de la violence de génération en génération :

Et enfin mon article sur la guérison de l’enfant intérieur pour mettre fin à ce cycle infernal de la violence :

Pour aller plus loin : 
Châtiments corporels et violences éducatives - Pourquoi il faut les interdire en 20 questions réponses de Muriel Salmona

Si vous n'êtes pas sur d'avoir tout compris à mon article, voici un extrait du passage de Muriel Salmona en janvier dernier dans l'émission "Allô docteur" sur l'interdiction des violences corporelles envers les enfants avec un article : http://www.francetvinfo.fr/sante/soigner/pourquoi-interdire-la-fessee_1998755.html
On voit au passage que Michel Cymes est anesthésié émotionnellement...